Le tango est un enfant meurtri

01/08/2014

Peut-être tous les dragons de notre vie sont-ils des princesses qui attendent, simplement, de nous voir un jour beaux et vaillants. Peut-être tout l'effroyable est-il, au plus profond, ce qui, privé de secours, veut que nous le secourions.

Rainer Maria Rilke

Lettres à un jeune poète

 

Nous sommes en guerre.

Nous sommes en guerre contre nous-même.

Nous sommes en guerre les uns contre les autres, hommes et femmes.

Et le tango n'est pas épargné.

Le temps est venu de nous rendre à l'évidence. Le temps est venu de nous éveiller, de sortir de l'aveuglement dans lequel nous sommes plongés et de mettre la pleine lumière sur ce qui se joue derrière les masques et les costumes à paillettes que nous avons revêtus, derrière notre goût du folklore et de l'exotisme, derrière nos talons aiguille et notre gomina.

Nous sommes en guerre.

Et le tango, qui est à notre image, est un enfant meurtri.

 

Bien sûr, au plus profond de nous-même, nous aspirons à la Paix. Nous sentons tous plus ou moins distinctement un appel à l'Harmonie, à l'Unité avec l'espoir que le tango peut nous amener à la complétude, à la communion, par-delà nos différences, par-delà la dualité de ce monde. C'est sans doute ce qui nous pousse dans les bras les uns des autres : faire le deux Un.

Pourtant, actuellement, nous sommes en guerre.

Une guerre insidieuse, discrète, cachée la plupart du temps derrière nos parures étincelantes, presque invisible tant nous y sommes habitués, mais bel et bien présente, au cœur même de notre quotidien, au cœur même du tango, à chaque pas et dans chaque abrazo (1).

Le tango est le reflet de ce que nous sommes tant au niveau individuel que collectif. Et la guerre est là, en chacun de nous, tapie, prête à éclater à la moindre occasion. Et l'occasion ne tarde jamais à se présenter. 

Oui, nous luttons les uns contre les autres mais nous sommes, surtout et avant tout, en guerre contre nous-même. Nous avons coupé le lien avec ce que nous sommes, avec ce qui nous anime, et cet acte est un acte de violence.

Depuis fort longtemps, nous avons été poussé à exclure cet invité indésirable qui nous faisait peur et que nous n'avons pas reconnu comme faisant partie de nous : cette sorcière des contes de fées qui n'a pas été conviée au bal parce qu'il aurait été tellement inconvenant de l'y trouver en pareil lieu. En ne l'invitant pas, nous lui avons déclaré la guerre. Nous l'avons mise à distance. Apeurés, nous avons fermé nos portes à double tour. Nous nous sommes barricadés jusqu'à nous asphyxier.

Mais en ne l'invitant pas, la sorcière nous a jeté un mauvais sort et nous nous sommes endormis !

Oui, la plupart du temps, nous dormons. Même en dansant, même dans les bras les uns des autres, nous dormons, pétris d'illusions et de rêves de toutes sortes, coupés de nous-mêmes, de nos sensations, de notre corps, étouffant de toutes nos forces ce cri de détresse en nous qui cherche pourtant à s'exprimer, muselant jusqu'à nous tordre le corps nos souffrances, nos chagrins, nos colères et nos peurs.

Nous dormons, coupés également, et c'était le prix à payer, de ce que nous avons de plus beau, de plus lumineux et de plus élevé en nous.

Nous dormons, coupés de notre cœur que nous maintenons fermé presque en permanence. 

Ainsi, la peur est devenue notre compagne principale. Elle nous honore de sa présence à chaque rencontre, à chaque enlacement, à chaque pas et bien rares sont les moments où les notes du bandonéon parviennent à nous en délivrer.

La peur nous maintient dans un état de fermeture quasi permanant. Elle nous pousse à être dans le déni constant de ce qui nous anime. Elle nous tient à l'écart de la Vie qu'elle étouffe de toutes ses forces, de nos émotions qu'elle juge inadéquates, de l'inconnu, de la spontanéité et du mystère de l'improvisation qu'elle déteste par-dessus tout. Tel un dictateur, la peur exerce un contrôle infaillible sur chaque parcelle de notre corps, de nos sensations, de notre respiration, de notre espace intérieur et extérieur. La peur cherche à maîtriser notre semblable, à le manipuler et présente au monde une image faussée, déformée, stéréotypée et morte de nous-même. Elle nous prive de toute occasion de rencontre profonde, d'intimité véritable, que ce soit avec nous-même ou avec l'autre et nous fait croire qu'il nous faut nous méfier constamment de ce que nous sommes, de ce qu'est l'autre et de ce qu'est le monde.

En dépit des apparences trompeuses, cet autre que nous, celui qui se tient debout face à nous, celui que nous nous apprêtons à enlacer devient en une fraction de seconde, notre pire ennemi, celui dont nous devons nous protéger, l'objet de toutes nos peurs, de toutes nos colères, et de toutes nos attentes. En projetant la peur sur l'autre, en refusant, par manque de courage et d'honnêteté, d'assumer la responsabilité de ce qui se vit réellement en nous, à chaque instant, nous nous engageons inexorablement dans un violent combat. D'autant plus violent qu'il n'est pas reconnu, qu'il reste dans l'ombre.

Par peur, nous nourrissons une tension presque constante pour nous tenir éloignés de ce que nous sommes. Et c'est ainsi que nous portons cette tension dans la danse. Car qu'on le veuille ou non, le tango est pétri de notre propre violence, de nos conflits intérieurs et de nos attaques incessantes. A l'image du monde actuel, le tango est un champ de bataille. Plus ou moins consciemment, il devient un moyen de régler nos comptes, un moyen de nous alléger en faisant porter à l'autre le poids de nos difficultés individuelles et collectives, un moyen de nous rassurer en exerçant du pouvoir sur l'autre, pouvoir de l'homme sur la femme et de la femme sur l'homme.

C'est ainsi que nous sortons danser, parés de nos costumes, de nos masques et de nos jeux de rôles répétés maintes et maintes fois pour tenter d'occulter maladroitement cette guerre qui sévit dans l'obscurité.

Aujourd'hui, le tango est teinté des couleurs sombres et paralysantes de la peur et cette "danse d'improvisation par excellence" a bien du mal à convier le vivant sur la piste.

Masqués, loin de nous-même, le cœur fermé, nous esquissons une danse dont nous avons l'intuition qu'elle pourrait nous élever mais qui finalement génère tant de frustrations !

Et pourtant, infatigables, nous revenons. Nous sommes en quête, tendus les uns vers les autres, hors de nous, loin de nous, loin du centre de nous-même, loin de cet espace de paix dont nous pressentons qu'il existe mais que nous cherchons toujours ailleurs. Sans doute, le tango nous apparaît-il comme LA réponse idéale à notre demande désespérée d'amour qui se trouve peut-être à l'origine de cette peur immense.

Toujours est-il que nous courons. Nous ne dansons pas, nous courons. Nous sommes pris dans une course effrénée qui nous pousse toujours plus loin de nous-même. Nous sommes des fugitifs, haletants, à bout de souffle, effrayés par l'idée même de nous arrêter, de nous poser et d'entrer en contact avec ce qui nous habite. Nous courons, que ce soit après le pouvoir, l'amour, le sexe, l'argent, ou un bonheur hypothétique et lointain, et notre danse porte la trace de cette course éperdue.

Une danse à bout de souffle, vide de sens, où l'image et la prouesse technique deviennent des paravents qui tentent de masquer l'inconsistance : nous dansons avec notre tête qui enchaîne nos corps, contrôle nos sentiments, et paralyse le mouvement de vie cherchant à s'exprimer. Un tango qui se meurt, qui tourne en rond, sans surprise et sans risque, empêtré dans un bavardage incohérent, privé du mystère de l'improvisation véritable, celle qui s'ouvre sur l'inconnu, sur l'immensité des possibles née de l'acceptation de la vacuité, de l'immobilité, du silence.

 

Pourtant, il est là, l'enjeu des prochaines années. Il est là l'avenir du tango, de cet enfant meurtri, blessé par nos guerres incessantes. Oui cet enfant nous crie dans un dernier élan de survie de déposer les armes, de nous mettre humblement à genoux et de nous pencher sur lui, sur sa souffrance et sur sa détresse, afin de le prendre dans les bras, de le porter, de le nourrir et de l'aider à grandir.

Le tango est à un tournant de sa vie. Il s'apprête à sortir de l'enfance, il entre péniblement dans l'adolescence. Allons-nous assister à une mort prématurée ? Parviendrons-nous à nous réveiller avant qu'il ne soit trop tard ? Sommes-nous prêts à vivre cette transformation ? Sommes-nous prêts à incarner une telle mutation, nous, danseurs de tango, à l'image de celle que sont en train de vivre la société et l'humanité toute entière ?

Aurons-nous le courage de nous arrêter, ne serait-ce qu'un instant ? Aurons-nous l'honnêteté suffisante pour constater l'ampleur des dégâts ? Aurons-nous la force de laisser pour un temps la folie dans laquelle nous étions prêts à plonger encore une fois ?

 

Déposer les armes, ici et maintenant.

Nous tenir immobile. En dépit de l'agitation ambiante qui nous attire perpétuellement vers de nouveaux mirages.

Revenir à soi.

Faire silence, dans la profondeur de notre être, au-delà du brouhaha incessant qui nous distrait à chaque instant et nous éloigne de notre centre.

A l'écoute.

 

Je vois dans ce premier pas courageux une possible évolution pour nous-même et pour le tango. Je vois là une opportunité de grandir, une lueur d'espoir dans la nuit actuelle.

Nous voici à bout de souffle, quasi asphyxiés. Le corps fatigué, tendu depuis trop longtemps. Mais nous avons fait un pas.

Alors dans cet instant béni, nous constatons que nous ne respirons pas, ou presque.

Nous avons bloqué l'acte le plus essentiel, le plus vital qui soit : notre respiration. Nous l'avons réduite à une quantité négligeable. Même dans la danse, c'est à peine si nous nous autorisons à laisser passer un filet d'air par nos narines pendant les trois minutes que dure un tango. Et pour cause ! La respiration est la porte d'accès à nos émotions, celles-là mêmes qui nous effraient et que nous avons cherché à fuir depuis longtemps. En respirant, nous leur donnons une place et nous ouvrons à elles. Nous affirmons vouloir danser, rencontrer l'autre, improviser, créer, aimer, bref nous affirmons vouloir être traversé par la vie et nous ne respirons quasiment pas ! Quelle folie !

Nous étions tellement préoccupés à nous faire la guerre et à courir que nous avons oublié de respirer. Et notre corps a mal. Il s'insurge contre un tel manque de respect à son égard. Il s'exprime autant qu'il peut, il dit sa douleur, il dit qu'il est malade et qu'il n'en peut plus. Mais bien souvent, nous ne sommes pas là pour l'entendre, perdus dans notre course effrénée et nos vains combats. Au contraire, nous persistons, nous lui en demandons toujours davantage, au prix de tensions toujours plus grandes. Le tango devient alors une performance, parfois même une gymnastique. A défaut de respirer ensemble, nous partageons nos tensions, nous nous accrochons les uns aux autres dans un équilibre précaire, au prix de compensations incroyables et parfois violentes et au détriment de notre ouverture, de notre créativité, de notre liberté de mouvement. Désespérés, nous perdons notre axe, nous sacrifions notre centre, tendus vers notre partenaire, lui donnant ou prenant le pouvoir, au gré des compensations. Et dans tous les cas, nous renonçons, épuisés, au véritable plaisir d'être soi, dans la relation, au plaisir immense de nous sentir à notre juste place, au plaisir de la rencontre, de l'expression de soi et de l'intimité qui naît d'une ouverture des cœurs. La guerre est là. Tout près de nous. En nous.

Et nous sommes épuisés. Notre corps crie grâce. Tout notre être nous implore de faire ce pas qui nous conduit à l’arrêt.

 

Déposer les armes, ici et maintenant.

Nous tenir immobile.

Revenir à soi.

Faire silence, dans la profondeur de notre être.

A l'écoute.

Respirer.

 

Ce pas est sans doute le pas le plus courageux qui soit. Car nous sentons bien qu'en revenant à nous, nous nous rendons vulnérable, nous préparant à rencontrer ce que nous ne connaissons pas encore, la vie en nous, en mouvement, qui nous fait peur, et que nous avons évitée jusqu'alors. L'inconnu nous terrifie, la perte de contrôle nous donne des nausées et la tentation est grande de fuir en courant dans la frénésie du monde que nous connaissons bien et qui, d'une certaine façon, nous rassure.

Au moment du grand saut, nous nous sentons bien seul. Ce sentiment de solitude, dans le fond, nous est familier mais nous l'avions étouffé en nous jetant dans l'ivresse que nous procurait le tango. Ce sentiment frappe pourtant à notre porte et demande à son tour que nous l'accueillions. Vulnérables, nous cherchons du soutien, nous cherchons de la confiance, nous cherchons de la sécurité. Pourtant, avec courage, nous nous tenons immobiles, acceptant pour une seconde encore de ne rien faire et de ne rien contrôler. Simplement à l'écoute de notre respiration.

Alors, parce qu'avec courage, nous nous sommes autorisés à respirer, à nous ouvrir, ne serait-ce qu'un instant, à ce qui est, sans chercher à fuir, parce que nous avons osé relâcher quelques tensions que nous portions comme un lourd fardeau sur nos épaules fatiguées, parce qu'enfin, nous avons accepté de nous poser, alors, nous sentons tout à coup, sous nos pieds, la présence bienveillante et rassurante de la Terre.

Et dans le même temps nous prenons conscience de combien nous nous étions coupés d'elle, occupés à courir et à lutter.

 

"Nous autres humains sommes comme des arbres, enracinés dans le sol à une extrémité et touchant le ciel de l'autre. Notre aptitude à nous étirer dépend de notre système d'enracinement. Déracinez un arbre et ses feuilles mourront ; déracinez une personne et sa spiritualité, sa danse, se transformera en une abstraction sans vie."

A. Lowen

La spiritualité du corps

 

A mon sens, notre lien à la Terre est fondamental. En cette période de l'évolution de l'humanité où la question de l'environnement est cruciale, où malgré l'état alarmant de notre planète, nous nous obstinons comme des forcenés à en augmenter la pollution et la destruction, je crois que nous sommes invités, par le tango notamment, à nous questionner de toute urgence sur la qualité du lien, de la relation que nous entretenons avec la Terre.

La plupart du temps, nous nous sommes coupés d'elle, nous nous sommes coupés de nos racines. Déracinés, nous ne savons plus où aller. Nous errons, et notre corps, comme suspendu dans le vide, se crispe, faute de pouvoir se poser et se détendre vraiment. Pourtant, la Terre est là, sous nos pieds, telle une bonne Mère, fidèle, présente, et bienveillante, attendant avec patience que nous acceptions de nous confier à elle, de nous abandonner en elle.

La qualité de contact que nous créons avec la Terre, le lien privilégié que nous tissons avec elle passe par un abandon, par le développement de notre capacité à nous laisser porter, à nous déposer.

Il s'agit pour nous de créer une relation d'intimité avec elle. Il s'agit d'oser lui confier nos tensions de toutes sortes, nos peurs, nos doutes, nos angoisses, nos colères et tout ce que nous portons au prix d'un effort immense. Il s'agit de nous rendre vulnérable en acceptant de lâcher le contrôle et la pression qui mobilisent la totalité de notre énergie et de nous laisser porter.

 

Nous ouvrir à sa présence bienveillante.

Nous ouvrir à son amour. Nous déposer.

Nous laisser traverser et nourrir de cette énergie terrestre par nos racines en émergence jusque dans notre centre.

L'enracinement est un dialogue avec la Terre. Donner, se confier, et recevoir. C'est une circulation qu'il nous faut retrouver.

Voici la confiance et la sécurité que nous cherchions. La Terre pourra nous aider à créer une relation différente avec nous-même : une relation d'accueil de ce que nous sommes, relation d'amour, de confiance et de sécurité.

Etre porté et nourri jusqu'à sentir qu'un espace s'ouvre en nous : un espace d'accueil véritable de nous-même, où tout est possible, où la vie est la bienvenue dans ses manifestations les plus diverses, portés par un sentiment de paix et de sécurité.

Ainsi devient-il urgent de développer notre capacité à nous poser, à nous laisser porter par la terre afin de relâcher cette tension existentielle, physique et psychique, qui nous leurre, nous fait croire que nous allons quelque part et nous coupe de cet espace en nous.

Je crois que la qualité du lien à la Terre est ce qui nous manque le plus aujourd'hui. Il correspond à la qualité du lien que nous entretenons avec nous, celui même que nous avions coupé. Je crois que notre évolution et celle du tango passe par une amélioration de notre rapport à la Terre, de notre enracinement. Ce n'est qu'à ce moment-là que nous sentirons la véritable et naturelle impulsion de nous étirer avec grâce vers le ciel, sans crispation ni raideur, par le biais de notre colonne vertébrale, comme un arbre qui, pour grandir, a besoin de racines fortes et profondes.

Ainsi, à notre échelle, à notre niveau, nous avons la possibilité, à chaque pas de tango que nous faisons, de réaffirmer notre responsabilité et notre engagement dans la participation à l'amélioration de notre lien à la Terre, individuellement et collectivement.

En nous enracinant profondément, nous recevons la confiance, la sécurité et le courage que nous recherchions en l'autre, pour créer une nouvelle relation à nous-même, basée sur le respect et l'amour de ce que nous sommes, ici et maintenant.

Pendant longtemps, nous avons cru qu'il nous fallait être quelqu'un d'autre, pour une question de survie, pour une question d'amour à conserver coûte que coûte.

Pendant longtemps, nous avons cru qu'il était nécessaire, pour danser, de nous masquer et de laisser ce que nous sommes vraiment aux vestiaires.

Aujourd'hui l'enjeu pour notre évolution et celle du tango est de taille.

Le temps est venu d'accepter avec honnêteté et courage d'aller voir ce qui nous fait peur, de rencontrer pour un temps nos blessures, de laisser de l'espace à ce que nous avons maintenu prisonnier depuis longtemps.

Le temps est venu de laisser couler nos larmes, celles qui ont la vertu de faire fondre les cœurs les plus endurcis.

Le temps est venu de nous accueillir dans notre globalité et de rétablir cette circulation en nous.

 

La terre est là, généreuse sous nos pieds.

Le ciel est là, dans son immensité au-dessus de nos têtes.

Entre eux, nous sommes.

Tel un trait d'union entre ciel et terre.

Tel un canal, nous écoutons cette circulation qui se produit au rythme de notre respiration.

Bien souvent, nous nous sommes fermés à cette circulation. Nous l'avons bloquée par nos tensions accumulées au fil du temps, nous privant ainsi de notre espace le plus précieux. Nous avons à nous ouvrir et permettre à cette circulation de voir le jour. Cet espace qui s'est amoindri avec le temps demande à renaître et la force de nos tensions physiques et psychiques à disparaître progressivement !

Oui, nous luttons à chaque instant contre l'écroulement de ce barrage qui retient le flot de la vie en nous. Privés de nos racines, de notre lien à la Terre, nous avons eu peur de nous ouvrir, de laisser passer en nous ce torrent de vie. Nous avons craint de revenir à notre véritable nature, de redevenir cet espace d'Accueil.

Car c'est ce que nous sommes, trait d'union entre Ciel et Terre, là où circulent toutes les énergies, terrestres et célestes.

Oui, nous sommes cet espace d'Accueil. Nous sommes traversé par ce qui est, mais nous essayons de nous approprier, de contrôler, de juger ce qui est. Il existe une simplicité d'être qui ne refuse rien et ne retient rien. C'est de cet espace d'accueil que naît le mouvement, c'est de cet espace paisible en nous que naît le tango à venir.

Que nous sommes encore loin de cette simplicité ! Que nous sommes loin de notre nature d'accueil, croyant avec force à tous nos personnages, à tous nos jeux de rôles ! Nous croyons en nos douleurs, nos peines et nos joies, et cherchons à les éliminer ou les retenir, à les contrôler. Nous croyons en nos masques, en nos images et nos idoles, et courrons sans cesse après eux.

 

Déposer les armes, ici et maintenant.

Nous tenir immobile.

Revenir à soi.

Faire silence, dans la profondeur de notre être.

A l'écoute.

Respirer.

Laisser être cette circulation intérieure.

Laisser être ce que nous sommes sans chercher quoi que ce soit. Rien. Absolument rien.

Redevenir cet accueil véritable, sans distinction aucune.

 

Il y a à laisser la croyance que nous sommes des danseurs de tango, puisque nous ne savons plus ce que c'est.

Il y a à laisser la croyance que nous allons quelque part.

Il y a à arrêter de nourrir la course et tous les objectifs que nous nous sommes fixés au moment de nous prendre dans les bras.

Il y a à être là.

Simplement.

Le plus vaste possible.

Et écouter.

Cet espace vide est notre nature.

Cet espace vide est notre maison.

Sans enjeux.

Aucun.

Alors seulement notre cœur pourra s'ouvrir, timidement, doucement. Instant sacré où la rencontre véritable avec l'autre et la musique se produit enfin. Comme une autre partie de nous-même que nous accueillons. Et l'abrazo, délivré de toutes tensions, devient le lieu privilégié pour vivre cette rencontre et protéger cette intimité que seule la vulnérabilité de deux cœurs ouverts a rendu possible.

 

Mais la plupart du temps, nous croyons que cet autre est séparé de nous, autre que nous. Alors nous nous engageons instantanément hors de nous. Nous nous tendons vers lui.  Nous oublions notre nature d'accueil. Nous voulons contrôler, par peur, ce que nous faisons, et nous voulons contrôler l'autre : l'illusion est là, dans la croyance que nous pouvons avoir le contrôle sur le flot de vie. C'est à ce moment que nous entrons en guerre. Et c'est là que tout se joue et que nous avons le choix. C'est à ce moment que le tango peut devenir une formidable opportunité de retrouver notre véritable nature, et nous aider à accéder à une plus grande maturité.

En revenant à nous-même, à notre respiration, à cet espace en nous, en nous souvenant de notre nature d'accueil, l'autre que nous venons d'enlacer cesse d'être un ennemi, et devient un allié, qui par sa présence, nous donne l'opportunité d'accueillir une autre facette de nous-même, nous donnant ainsi accès à ce sentiment d'unité et de complétude que nous cherchons tous.

 

Il y a cette simplicité à découvrir face à l'autre. Cette nature d'accueil et d'ouverture. Il y a nos peurs à recevoir intimement, avec toute la bienveillance, la tendresse et l'amour dont nous sommes capable.

Ainsi, nous pouvons nous laisser traverser par ce mouvement, cette circulation intérieure, puis extérieure en redevenant ce passage et en créant un espace intérieur d'où émerge tout mouvement, où tout est possible, comme la toute première cellule porteuse de toutes les espérances.

La rencontre ne peut naître que de cet espace lorsque deux êtres ont abandonné toute tension vers l'autre et deviennent cet espace, pleinement ouvert. Témoins de ce qui est. Accueillant ce qui vient.

Il y a ces énergies masculine et féminine, que nous avions malmenées, opposées, et qui nous traversent à nouveau, complémentaires, se nourrissant l'une de l'autre dans une danse exquise et sensuelle.

Il y a cette Paix qui peut nous envahir lorsque nous nous ouvrons.

Alors l'autre n'existe plus vraiment, nous ne sommes plus qu'Un, extensions l'un de l'autre. Communion. Portés par la même énergie.

Il y a ce Mystère de la relation et de la danse à honorer.

 

Alors, le tango devient un rituel donnant corps à un nouveau type de relation où la peur cède progressivement la place à l'ouverture, au respect et à l'amour.

Ce qui se joue à ce moment-là est un véritable acte sacré, une représentation de la Vie qui se rend hommage dans l'expression d'elle-même. L'union du Ciel et de la Terre. L'union des principes Masculin et Féminin.

Car par l'improvisation, le tango nous fait entrer dans l'instant présent. Il nous rend disponible à ce qui est et nous permet de nous souvenir de notre nature de passage. Il nous relie à toutes les dimensions de nous-même, à notre corps, à nos sensations, à notre humanité, à la terre qui nous porte, au ciel vers lequel nous tendons, à la vie qui circule en nous dans notre axe vertical. Il nous relie à l'autre, à l'homme, à la femme, par l'Abrazo, de cœur à cœur. Par le bal, il nous relie au monde. Enfin et peut-être avant tout il nous relie à la musique qui nous traverse, nous guide, nous met en mouvement et nous rend Créateurs.

En cela, danser le tango argentin devient bel et bien un Acte Sacré, Vivant, Libre où la Conscience s'ouvre à une Perception et une Connaissance du monde infiniment plus vaste.

 

"Et cet amour plus humain (qui s'accomplira avec infiniment d'égards et de douceur, bon et clair en nouant et se déliant) ressemblera à celui que nous préparons en luttant péniblement, à l'amour qui consiste en ce que deux solitudes se protègent l'une l'autre, se délimitent, et se saluent."

Rainer Maria Rilke

Lettres à un jeune poète

 

 

(1) Abrazo : l'enlacement, l'étreinte, le fait de se prendre dans les bras

 

 


 

Please reload

Posts Récents

11/02/2017

Please reload

Archives
Please reload

Me suivre
  • Facebook Basic Square
  • b-facebook
  • Twitter Round
  • b-googleplus