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Le tango est un enfant meurtri


Peut-être tous les dragons de notre vie sont-ils des princesses qui attendent, simplement, de nous voir un jour beaux et vaillants. Peut-être tout l'effroyable est-il, au plus profond, ce qui, privé de secours, veut que nous le secourions.

Rainer Maria Rilke

Lettres à un jeune poète

Nous sommes en guerre.

Nous sommes en guerre contre nous-même.

Nous sommes en guerre les uns contre les autres, hommes et femmes.

Et le tango n'est pas épargné.

Le temps est venu de nous rendre à l'évidence. Le temps est venu de nous éveiller, de sortir de l'aveuglement dans lequel nous sommes plongés et de mettre la pleine lumière sur ce qui se joue derrière les masques et les costumes à paillettes que nous avons revêtus, derrière notre goût du folklore et de l'exotisme, derrière nos talons aiguille et notre gomina.

Nous sommes en guerre.

Et le tango, qui est à notre image, est un enfant meurtri.

Bien sûr, au plus profond de nous-même, nous aspirons à la Paix. Nous sentons tous plus ou moins distinctement un appel à l'Harmonie, à l'Unité avec l'espoir que le tango peut nous amener à la complétude, à la communion, par-delà nos différences, par-delà la dualité de ce monde. C'est sans doute ce qui nous pousse dans les bras les uns des autres : faire le deux Un.

Pourtant, actuellement, nous sommes en guerre.

Une guerre insidieuse, discrète, cachée la plupart du temps derrière nos parures étincelantes, presque invisible tant nous y sommes habitués, mais bel et bien présente, au cœur même de notre quotidien, au cœur même du tango, à chaque pas et dans chaque abrazo (1).

Le tango est le reflet de ce que nous sommes tant au niveau individuel que collectif. Et la guerre est là, en chacun de nous, tapie, prête à éclater à la moindre occasion. Et l'occasion ne tarde jamais à se présenter.

Oui, nous luttons les uns contre les autres mais nous sommes, surtout et avant tout, en guerre contre nous-même. Nous avons coupé le lien avec ce que nous sommes, avec ce qui nous anime, et cet acte est un acte de violence.

Depuis fort longtemps, nous avons été poussé à exclure cet invité indésirable qui nous faisait peur et que nous n'avons pas reconnu comme faisant partie de nous : cette sorcière des contes de fées qui n'a pas été conviée au bal parce qu'il aurait été tellement inconvenant de l'y trouver en pareil lieu. En ne l'invitant pas, nous lui avons déclaré la guerre. Nous l'avons mise à distance. Apeurés, nous avons fermé nos portes à double tour. Nous nous sommes barricadés jusqu'à nous asphyxier.

Mais en ne l'invitant pas, la sorcière nous a jeté un mauvais sort et nous nous sommes endormis !

Oui, la plupart du temps, nous dormons. Même en dansant, même dans les bras les uns des autres, nous dormons, pétris d'illusions et de rêves de toutes sortes, coupés de nous-mêmes, de nos sensations, de notre corps, étouffant de toutes nos forces ce cri de détresse en nous qui cherche pourtant à s'exprimer, muselant jusqu'à nous tordre le corps nos souffrances, nos chagrins, nos colères et nos peurs.

Nous dormons, coupés également, et c'était le prix à payer, de ce que nous avons de plus beau, de plus lumineux et de plus élevé en nous.

Nous dormons, coupés de notre cœur que nous maintenons fermé presque en permanence.

Ainsi, la peur est devenue notre compagne principale. Elle nous honore de sa présence à chaque rencontre, à chaque enlacement, à chaque pas et bien rares sont les moments où les notes du bandonéon parviennent à nous en délivrer.

La peur nous maintient dans un état de fermeture quasi permanant. Elle nous pousse à être dans le déni constant de ce qui nous anime. Elle nous tient à l'écart de la Vie qu'elle étouffe de toutes ses forces, de nos émotions qu'elle juge inadéquates, de l'inconnu, de la spontanéité et du mystère de l'improvisation qu'elle déteste par-dessus tout. Tel un dictateur, la peur exerce un contrôle infaillible sur chaque parcelle de notre corps, de nos sensations, de notre respiration, de notre espace intérieur et extérieur. La peur cherche à maîtriser notre semblable, à le manipuler et présente au monde une image faussée, déformée, stéréotypée et morte de nous-même. Elle nous prive de toute occasion de rencontre profonde, d'intimité véritable, que ce soit avec nous-même ou avec l'autre et nous fait croire qu'il nous faut nous méfier constamment de ce que nous sommes, de ce qu'est l'autre et de ce qu'est le monde.

En dépit des apparences trompeuses, cet autre que nous, celui qui se tient debout face à nous, celui que nous nous apprêtons à enlacer devient en une fraction de seconde, notre pire ennemi, celui dont nous devons nous protéger, l'objet de toutes nos peurs, de toutes nos colères, et de toutes nos attentes. En projetant la peur sur l'autre, en refusant, par manque de courage et d'honnêteté, d'assumer la responsabilité de ce qui se vit réellement en nous, à chaque instant, nous nous engageons inexorablement dans un violent combat. D'autant plus violent qu'il n'est pas reconnu, qu'il reste dans l'ombre.

Par peur, nous nourrissons une tension presque constante pour nous tenir éloignés de ce que nous sommes. Et c'est ainsi que nous portons cette tension dans la danse. Car qu'on le veuille ou non, le tango est pétri de notre propre violence, de nos conflits intérieurs et de nos attaques incessantes. A l'image du monde actuel, le tango est un champ de bataille. Plus ou moins consciemment, il devient un moyen de régler nos comptes, un moyen de nous alléger en faisant porter à l'autre le poids de nos difficultés individuelles et collectives, un moyen de nous rassurer en exerçant du pouvoir sur l'autre, pouvoir de l'homme sur la femme et de la femme sur l'homme.

C'est ainsi que nous sortons danser, parés de nos costumes, de nos masques et de nos jeux de rôles répétés maintes et maintes fois pour tenter d'occulter maladroitement cette guerre qui sévit dans l'obscurité.

Aujourd'hui, le tango est teinté des couleurs sombres et paralysantes de la peur et cette "danse d'improvisation par excellence" a bien du mal à convier le vivant sur la piste.

Masqués, loin de nous-même, le cœur fermé, nous esquissons une danse dont nous avons l'intuition qu'elle pourrait nous élever mais qui finalement génère tant de frustrations !

Et pourtant, infatigables, nous revenons. Nous sommes en quête, tendus les uns vers les autres, hors de nous, loin de nous, loin du centre de nous-même, loin de cet espace de paix dont nous pressentons qu'il existe mais que nous cherchons toujours ailleurs. Sans doute, le tango nous apparaît-il comme LA réponse idéale à notre demande désespérée d'amour qui se trouve peut-être à l'origine de cette peur immense.

Toujours est-il que nous courons. Nous ne dansons pas, nous courons. Nous sommes pris dans une course effrénée qui nous pousse toujours plus loin de nous-même. Nous sommes des fugitifs, haletants, à bout de souffle, effrayés par l'idée même de nous arrêter, de nous poser et d'entrer en contact avec ce qui nous habite. Nous courons, que ce soit après le pouvoir, l'amour, le sexe, l'argent, ou un bonheur hypothétique et lointain, et notre danse porte la trace de cette course éperdue.

Une danse à bout de souffle, vide de sens, où l'image et la prouesse technique deviennent des paravents qui tentent de masquer l'inconsistance : nous dansons avec notre tête qui enchaîne nos corps, contrôle nos sentiments, et paralyse le mouvement de vie cherchant à s'exprimer. Un tango qui se meurt, qui tourne en rond, sans surprise et sans risque, empêtré dans un bavardage incohérent, privé du mystère de l'improvisation véritable, celle qui s'ouvre sur l'inconnu, sur l'immensité des possibles née de l'acceptation de la vacuité, de l'immobilité, du silence.

Pourtant, il est là, l'enjeu des prochaines années. Il est là l'avenir du tango, de cet enfant meurtri, blessé par nos guerres incessantes. Oui cet enfant nous crie dans un dernier élan de survie de déposer les armes, de nous mettre humblement à genoux et de nous pencher sur lui, sur sa souffrance et sur sa détresse, afin de le prendre dans les bras, de le porter, de le nourrir et de l'aider à grandir.

Le tango est à un tournant de sa vie. Il s'apprête à sortir de l'enfance, il entre péniblement dans l'adolescence. Allons-nous assister à une mort prématurée ? Parviendrons-nous à nous réveiller avant qu'il ne soit trop tard ? Sommes-nous prêts à vivre cette transformation ? Sommes-nous prêts à incarner une telle mutation, nous, danseurs de tango, à l'image de celle que sont en train de vivre la société et l'humanité toute entière ?

Aurons-nous le courage de nous arrêter, ne serait-ce qu'un instant ? Aurons-nous l'honnêteté suffisante pour constater l'ampleur des dégâts ? Aurons-nous la force de laisser pour un temps la folie dans laquelle nous étions prêts à plonger encore une fois ?

Déposer les armes, ici et maintenant.

Nous tenir immobile. En dépit de l'agitation ambiante qui nous attire perpétuellement vers de nouveaux mirages.

Revenir à soi.

Faire silence, dans la profondeur de notre être, au-delà du brouhaha incessant qui nous distrait à chaque instant et nous éloigne de notre centre.

A l'écoute.

Je vois dans ce premier pas courageux une possible évolution pour nous-même et pour le tango. Je vois là une opportunité de grandir, une lueur d'espoir dans la nuit actuelle.

Nous voici à bout de souffle, quasi asphyxiés. Le corps fatigué, tendu depuis trop longtemps. Mais nous avons fait un pas.

Alors dans cet instant béni, nous constatons que nous ne respirons pas, ou presque.

Nous avons bloqué l'acte le plus essentiel, le plus vital qui soit : notre respiration. Nous l'avons réduite à une quantité négligeable. Même dans la danse, c'est à peine si nous nous autorisons à laisser passer un filet d'air par nos narines pendant les trois minutes que dure un tango. Et pour cause ! La respiration est la porte d'accès à nos émotions, celles-là mêmes qui nous effraient et que nous avons cherché à fuir depuis longtemps. En respirant, nous leur donnons une place et nous ouvrons à elles. Nous affirmons vouloir danser, rencontrer l'autre, improviser, créer, aimer, bref nous affirmons vouloir être traversé par la vie et nous ne respirons quasiment pas ! Quelle folie !

Nous étions tellement préoccupés à nous faire la guerre et à courir que nous avons oublié de respirer. Et notre corps a mal. Il s'insurge contre un tel manque de respect à son égard. Il s'exprime autant qu'il peut, il dit sa douleur, il dit qu'il est malade et qu'il n'en peut plus. Mais bien souvent, nous ne sommes pas là pour l'entendre, perdus dans notre course effrénée et nos vains combats. Au contraire, nous persistons, nous lui en demandons toujours davantage, au prix de tensions toujours plus grandes. Le tango devient alors une performance, parfois même une gymnastique. A défaut de respirer ensemble, nous partageons nos tensions, nous nous accrochons les uns aux autres dans un équilibre précaire, au prix de compensations incroyables et parfois violentes et au détriment de notre ouverture, de notre créativité, de notre liberté de mouvement. Désespérés, nous perdons notre axe, nous sacrifions notre centre, tendus vers notre partenaire, lui donnant ou prenant le pouvoir, au gré des compensations. Et dans tous les cas, nous renonçons, épuisés, au véritable plaisir d'être soi, dans la relation, au plaisir immense de nous sentir à notre juste place, au plaisir de la rencontre, de l'expression de soi et de l'intimité qui naît d'une ouverture des cœurs. La guerre est là. Tout près de nous. En nous.

Et nous sommes épuisés. Notre corps crie grâce. Tout notre être nous implore de faire ce pas qui nous conduit à l’arrêt.

Déposer les armes, ici et maintenant.

Nous tenir immobile.

Revenir à soi.

Faire silence, dans la profondeur de notre être.

A l'écoute.

Respirer.

Ce pas est sans doute le pas le plus courageux qui soit. Car nous sentons bien qu'en revenant à nous, nous nous rendons vulnérable, nous préparant à rencontrer ce que nous ne connaissons pas encore, la vie en nous, en mouvement, qui nous fait peur, et que nous avons évitée jusqu'alors. L'inconnu nous terrifie, la perte de contrôle nous donne des nausées et la tentation est grande de fuir en courant dans la frénésie du monde que nous connaissons bien et qui, d'une certaine façon, nous rassure.

Au moment du grand saut, nous nous sentons bien seul. Ce sentiment de solitude, dans le fond, nous est familier mais nous l'avions étouffé en nous jetant dans l'ivresse que nous procurait le tango. Ce sentiment frappe pourtant à notre porte et demande à son tour que nous l'accueillions. Vulnérables, nous cherchons du soutien, nous cherchons de la confiance, nous cherchons de la sécurité. Pourtant, avec courage, nous nous tenons immobiles, acceptant pour une seconde encore de ne rien faire et de ne rien contrôler. Simplement à l'écoute de notre respiration.