Tu ne pleureras point.





Tu ne pleureras point.

Tel est le commandement que nous avons reçu du fin fond des âges, ô mon frère en humanité.

Ne pas pleurer. Depuis la nuit des temps, depuis ton premier cri, ils te l’ont rabâché.

Tu l’as vite compris, tes larmes, douces messagères de ton coeur, tendres messagères de ton âme, ne sont pas les bienvenues.

Si tu veux devenir un homme, un "vrai", il va falloir que tu sois fort, il va falloir t'endurcir.

Durcir ton corps, durcir ton cœur… jusqu’à la pierre.

Fidèle, tu as suivi le chemin emprunté par ton père et tous les hommes qui t'ont précédé.

Sacrifier ta sensibilité sur l’autel de la virilité.

Le monde est hostile, nous ont-ils dit. Le monde est menaçant. Il va falloir te battre. Il va falloir survivre. Dans ce monde, tes larmes ne sont pas efficaces. Bien au contraire, elles vont t'entraver. Elles vont te ralentir, elles vont te rendre faible et te rendre mou.

Alors, tu as appris à ravaler cette eau tiède et salée qui jaillissait aux portes de ton âme.

Les dents et les poings serrés, tu as dompté ta respiration.

Tes muscles au service de ta survie. Tes muscles au détriment de ta fluidité. Tes muscles jusqu'à ne plus sentir.

Tu as mobilisé ton corps pour taire la voix de ton cœur.


Tes cellules, en secret, portent le poids immense de ta culpabilité.

La culpabilité d’avoir massacré ta sensibilité, agressé ta féminité, celle-là même qui t’unissait amoureusement au monde.

La culpabilité de t’être distancié de ta Nature profonde, jusqu’au point d’exploiter une nature dont tu fais pourtant partie.

La culpabilité d’avoir cadenassé ton coeur meurtri et d’avoir enfoui si profondément le trésor de ta vulnérabilité que tu t’en es coupé...


Exilé, séparé, fragilisé, te voici contraint d'avancer dans un monde qu'il te faut dominer pour éviter qu’il ne te domine.

Privé de cette plénitude que seul un coeur ouvert peut goûter, tu t’engages dans une quête éreintante et veine du dieu “Toujours Plus”.

Je sais, mon frère... L'homme que tu es devenu est sous pression. La vie peine à circuler tant tu l'as contrôlée.

Tu t’engages dans une course effrénée, tendu pour ta survie. Posséder, dominer. Être à la hauteur de la place qui t'a été attribuée.

Assurer, assumer, bander, pénétrer, produire, séduire, conquérir, prouver, te battre, encore, toujours, sans pouvoir faire autrement. Et surtout, ne jamais décevoir...

Oui, tu es fatigué. Exsangue de tant de lutte.

Épuisé de te laisser dominer par ces pulsions qu'on ne t'a jamais appris à accueillir, à force de les étouffer ou de les laisser te mener par le bout de ton sexe.

Tant de pression accumulée, devenue violence, devenue rage, devenue haine, que tu ne parviens plus à calmer et dont, depuis bien longtemps, tu t’es rendu esclave...

Oui, tu n'en peux plus...


Alors, s’il te plaît, ralentis. Arrête-toi un moment.

C’est vrai… Ce n’est pas ce qu’on nous a appris.

Respire.

Viens à l'intérieur. Délicatement.

Ose voir que toi aussi, tout comme ta soeur en humanité, tu es blessé. Que toi aussi, tu as mal, malgré les masques qu’il t’a fallu porter.

Ose déposer les armes. Il n'y a rien à combattre. Il n’y a jamais eu, en réalité.

Tu peux poser un genou à terre… et pleurer.

Laisse tes larmes couler à nouveau.

Ici, dans ce monde, elles sont les bienvenues.

Pleurons ensemble.

Mon frère, tu t'es tellement battu.

Viens à l’intérieur... Ce n'est pas si dangereux.

Viens rencontrer le tout-petit. Celui que tu as été.

Vois comme il est en colère d'avoir dû se fermer.

Vois comme il a du chagrin de ne pas avoir été vu dans son entièreté.

Prends-le dans tes bras. Comme le père aimant et rassurant qui t'a tant manqué.

Ce petit garçon a tellement à t'apprendre !

Il sait intimement que le monde est Un. Que la séparation n'est qu'illusion et que l’Amour est la véritable force.


Pleure encore jusqu’au plein abandon.

Laisse les larmes te laver de la culpabilité.

Laisse les larmes apaiser ton corps, cette terre que tu habites, si longtemps maltraitée. Laisse les larmes renouer avec ta sensibilité, cette féminité si longtemps bafouée.

Laisse les larmes accueillir sans condition la Vie qui te traverse. Là se trouve la véritable puissance de l’homme que tu es…


Ô mon frère en humanité, laisse-toi guider par tes larmes.

La réconciliation est au bout du chemin.


Yannick Laval


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